Interview Idrissa Diabira « L’après Covid19 appelle à refonder le contrat social au Sénégal »

Membre du parti présidentiel, coordinateur du programme présidentiel de Macky Sall en 2012 et à l’origine du « Yoonu Yokute », le socle du PSE, Idrissa Diabira actuel DG de l’Agence pour le Développement et l’Encadrement des PME (ADEPME) analyse les tensions et les récentes violences, inédites, qui ont bouleversé le Sénégal.

Comment expliquez-vous les tensions actuelles, marquées par des violences inédites, au
Sénégal ?

Elles sont le fruit de plusieurs facteurs imbriqués et d’un déclencheur à savoir la garde à vue du député Ousmane Sonko accusé de viol suite à la plainte d’une jeune femme of ciant dans un salon de massage. Mais la cause profonde de l’ampleur des tensions, c’est ma conviction, est liée aux effets de la crise Covid19. Les indispensables mesures pour l’endiguer ont asphyxié l’économie et en particulier l’économie réelle du pays à savoir le secteur informel. Or celui-ci représente 97% des entreprises du pays. Traditionnellement il était un secteur refuge de l’emploi des jeunes lors de différentes crises des dernières décennies. Qu’il s’agisse des crises climatiques, de l’ajustement structurel, de la dévaluation, de la crise aviaire ou des crises financières.  Mais l’impact de la crise du Covid19 est absolument sans commune mesure dans les désastres économiques et sociaux occasionnés.

L’ADEPME a réalisé une vaste enquête sur l’impact de la Covid19 sur les PME en mai 2020, plus de 930 de toutes tailles inclus et reparties sur l’étendue du territoire y ont répondu. Elle révèle que 90% des PME sont négativement ou très négativement impactés, plus de 50% ont perdu de 60 à 100% de leur chiffre d’affaires. Près d’une entreprise sur deux a cessé ses activités du fait des mesures de couvre-feu et le nombre d’emplois perdus est inestimable. L’accès au financement demeure inextricable et que le besoin d’accompagnement est très fortement sollicité. Aujourd’hui ces conclusions demeurent vraies et celui qui vivait au jour le jour et faisait vivre sa famille n’arrive plus à trouver sa pitance quotidienne. L’après Covid19, surtout avec l’espoir des vaccins acquis, appelle à renforcer le contrat social autour de  l’accompagnement des entreprises et de celles informelles en particulier. Il s’agira de parachever la protection sociale universelle initiée au Sénégal depuis 2012 en l’élargissant et en y intégrant la prise en charge de nouveaux risques et droits. A l’instar de celui de l’extrême pauvreté que nous avons pris en charge avec la Bourse de Sécurité Familiale pour plus de 300 000 familles. Le message de détresse de la jeunesse et les insuffisances pointés ont été entendus et compris par le chef de l’Etat,  nous devons leur apporter les réponses adéquates attendues, nous en avons les moyens, l’ingénierie et la volonté.

Mais la crise Covid19 n’est pas l’unique raison, les conditions de la garde à vue de Sonko ont aussi été mises en cause ?

Dans un contexte aussi précaire pour le Sénégal, la moindre étincelle peut être explosive. En l’occurrence vous avez un acteur politique comme le député Ousmane Sonko, arrivé 3ème lors de la dernière élection, qui jusqu’ici se refuse à reconnaître la victoire du Président Macky Sall de 2019 et lui dénie toute légitimité contre toute évidence. Il argue de fraudes sans apporter la moindre once de preuve. Il poursuit à l’évidence un positionnement politique et use d’une affaire de mœurs pour l’alimenter en criant au complot ourdi contre lui. Il a ainsi convaincu ses souteneurs et une partie de la population en désarroi d’une machination orchestrée visant à confisquer le pouvoir et à briser sa vocation présidentielle. Ainsi, plutôt que de déférer simplement à la convocation du juge et de s’expliquer quant au fond de ce dossier, il a appelé à résister bien qu’ayant reconnu connaître la masseuse.

Rappelons aussi que son positionnement et son discours sont, en usant d’un doux euphémisme, très nationaliste, quasi-subversif et assurément populiste. Il s’en est suivi dans le cadre de ses manifestations de violences et des destructions des biens et entreprises étrangers et en particulier ceux assimilés à la France comme de nombreuses stations d’essence franchisées appartenant pourtant à des Sénégalais. Ces violences inouïes, inédites au Sénégal, ont aussi malheureusement débouché sur de tragiques décès.  En somme, c’est l’illustration des dangers d’un populisme d’un nouveau genre qui n’a rien à envier à Marion Maréchal, Donald Trump ou Jair Bolsonaro. Comme eux, il s’appuie sur une mécanique de mythe victimaire redoutablement subtile et efficace en recourant notamment aux réseaux sociaux et à des provocations qui, si on tombe dans le piège, leur permettent de détourner l’attention et de se draper du manteau de victime, de chantre de la liberté d’opinion, de sauveur du peuple qu’eux seuls auraient compris. J’ose espérer qu’ils rompront avec cette posture mortifère.

Peut-on parler de dérives autoritaires de Macky Sall comme le dénonce la société civile et l’opposition ?

Non je ne le crois absolument pas. Pourquoi voudriez-vous que Macky Sall commence une carrière de dictateur, maintenant, à 60 ans dans un pays comme le Sénégal dont l’une des principales singularités est justement son ancrage démocratique ? Il a gravit les échelons par la méritocratie et les urnes pour occuper toutes les plus hautes fonctions de la République. Le peuple lui a d’ailleurs renouvelé sa confiance en 2019 dès le premier tour. Il a une conscience aiguë de l’aspiration de ce peuple à la justice et à la démocratie ainsi que de l’importance d’institutions fortes. Rappelons-nous d’ailleurs qu’il fut l’un des rares candidats à l’élection présidentielle de 2012 à être totalement convaincu que ces acquis démocratiques permettraient de vaincre par les urnes le Président sortant Abdoulaye Wade. Ce dernier briguait alors un 3ème mandat contesté.

Tout le monde n’a pas les mêmes convictions. De sortes que, sous le couvert de la sauvegarde de la démocratie, vous trouverez certains acteurs qui peinent à condamner la violence et les velléités de renversements anti démocratique. Or la singularité du Sénégale tient fondamentalement à la grandeur du peuple souverain, conscient et jaloux de ses attributs, ainsi qu’à la hauteur des dirigeants, de la classe politique, des guides religieux et de la société civile. Tous s’évertuent à préserver l’essentiel et les acquis du pays pour que force reste à la raison. Car comme le dit un proverbe, une seule main lavée ne peut être propre, il faut laver les deux en mettant l’intérêt supérieur du peuple devant.

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